LES CULTURES POPULAIRES AU SECOURS DE L’ÉCOLOGIE

 

Paul Aries
Paul Ariès, politologue, romancier, auteur de « Ecologie et cultures populaires » (éditions Utopia) vient de faire paraitre deux romans : un roman adulte, Le meilleur des mondes végans (éditions A plus d’un titre) et un roman-jeunesse, j’veux plus manger de viande (Golias).

" Nous savons toutes/tous que les riches bousillent la planète, à la fois par leur mode de vie et le mauvais exemple qu’ils donnent, y compris aux pauvres. Nous savons moins que les milieux populaires peuvent être une chance. Le problème c’est que les milieux populaires ont les aiment beaucoup, mais ceux d’ailleurs, ceux d’avant, pas ceux d’ici, pas ceux d’aujourd’hui, pas les Gilets jaunes. Les milieux populaires, les gens ordinaires, bref nous-tous de l’ouvrier à l’employé, de l’instit à l’aide-soignant, sont même systématiquement montrés du doigt pour leur vieille voiture polluante, leur maison mal isolée, leur amour des grands écrans TV, leur goût immodéré de la viande rouge, si possible saignante ! Tous les chiffres officiels prouvent pourtant que les milieux populaires ont un mode de vie bien plus écolo, quatre fois plus, que bien des bobos urbains en bicyclette. On explique que ce serait seulement parce que les milieux populaires ont moins d’argent, mais que s’ils étaient aussi riches, ils se comporteraient aussi mal. Ce point de vue est celui des riches sur les pauvres, individus ou nations. Les riches aiment croire qu’ils sont le modèle, ils s’imaginent que les individus pauvres ne rêvent que d’imiter les individus riches et les pays pauvres de copier les pays riches. Je sais bien que cette thèse a pour elle l’apparence du bon sens.

Je veux bien admettre même qu’elle correspond à une partie de la réalité. Mais l’essentiel est ailleurs : les gens ordinaires ne sont pas des riches auxquels ne manqueraient que l’argent, ils ont d’autres rêves, d’autres pensées, d’autres pratiques. Souvenez-vous de Jacques Séguéla, le grand publicitaire du système, qui clamait que si à 50 ans… on n’avait pas de Rolex c’est qu’on avait raté sa vie ! J’avais répliqué que j’avais bientôt 55 ans, toujours pas de montre de luxe, mais non pas d’abord faute de moyens financiers, mais faute de désir… Sauf que les riches n’arrivent même plus à imaginer qu’on puisse avoir d’autres désirs qu’eux. Comprenons-nous bien : les gens ordinaires peuvent se comporter comme des salauds, ils peuvent mal voter, être violents, machos, homophobes… mais leur mode de vie ne s’explique pas d’abord par leur manque d’argent, mais parce que subsistent dans cette société d’autres styles de vie, d’autres modes de vie. Je peux vous assurer pour avoir coorganisé le Forum mondial de la pauvreté avec Emmaüs que les naufragés du système n’aspirent pas à devenir riches… mais à simplement vivre bien, à vivre dignement et donc pleinement. Nous acceptons trop facilement la définition que les riches se font des pauvres, une définition toujours en termes négatifs, en économie, le manque de pouvoir d’achat, en culture, le manque d’éducation, en psychologie le défaut d’estime de soi, en politique, le manque de participation puisque l’abstention est d’abord populaire… Tout cela est peut-être en partie vraie mais masque l’essentiel. Toutes les études prouvent que les gens ordinaires, nous tous, entretenons d’autres rapports au travail, à l’argent, à la consommation, au temps, à l’espace, à la nature, à la maladie, au vieillissement, à la mort, donc à la vie… Ces différences de culture sont bien ce qui explique que les gens ordinaires émettent en moyenne quatre fois moins d’émissions de CO2 que les bobos urbains. Ce n’est pas parfait, ce n’est pas suffisant, mais c’est déjà une sacrée bonne nouvelle car cela montre qu’il est possible de sortir du « toujours plus », qu’il est possible d’en finir avec le productivisme et l’hyper consommation pour redevenir davantage des usagers maîtres de nos propres usages.

Prenons quelques exemples. Les pauvres n’entretiennent pas le même rapport à l’argent. L’argent fonctionne chez les riches comme le symbole de la toute-puissance, l’argent permet tout, l’argent exprime l’idée d’un monde sans-limite. Il est normal que ce fantasme domine chez des gens qui ne rencontrent jamais le réel. L’argent fonctionne chez les gens ordinaires comme le symbole du pas-tout. Nous savons bien qu’il faut donner pour recevoir, que tout n’est pas possible. Des gens qui font l’expérience, de génération en génération, de la privation, de la nécessité de devoir compter…sont plus spontanément du côté de la sobriété, une sobriété qui peut être d’autant plus joyeuse qu’elle est vécue comme normale.

Deuxième exemple : le rapport au travail n’est pas le même selon les milieux. Les riches disent travailler avant tout pour l’argent… On les comprend au regard de leur fiche de paie et plus encore des dividendes qu’ils touchent. Les simples salariés travaillent bien sûr pour percevoir un salaire mais toutes les études montrent que ce qui est premier dans la relation au travail ce n’est pas l’argent mais les relations aux collègues de travail et l’intérêt du travail. Cette culture populaire du travail doit aider à en finir avec la centralité du travail et avancer vers une société du partage du travail (32 heures) et des revenus.

Troisième exemple : les riches ne consomment pas seulement plus mais différemment. On ne nait pas en effet consommateur, on le devient. Il faut en moyenne deux générations pour faire naitre un bon petit consommateur car la société de consommation n’est pas d’abord une société où l’on consomme plus que dans une autre mais une société qui repose sur la casse des cultures précapitalistes, des cultures populaires et des cultures rurales. Le mouvement des Gilets jaunes, par-delà ses insuffisances et ses contradictions, a bien montré qu’existent des façons différentes de vivre, de penser, de rêver. Toutes ces cultures populaires ne donnent pas des solutions clefs en main, mais elles offrent des potentialités pour permettre de commencer à changer nos existences. Ce n’est pas parce qu’ils sont plus pauvres que les milieux populaires ont un meilleur bilan carbone mais parce qu’ils ont (encore) d’autres modes de vie. Changer nos modes de vie n’est-ce pas la condition pour réussir la transition écologique, n’est-ce pas la solution pour construire une sobriété joyeuse, loin de toute écologie culpabilisatrice, dénonciatrice, punitive ? "

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